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Elle attend.
Dans la pénombre de son appartement, elle brosse sa chevelure, inlassablement. Sa silhouette assise est nimbée d'une lueur bleue provenant de la télévision. Elle ressemble à une petite fille qu'une mauvaise fée aurait vieillie d'un coup de baguette tragique. Encadrés par ses longs cheveux couleur de brume, ses yeux sont vides d'expression, comme fatigués d'avoir trop contemplé l'image évanescente de sa beauté et le reflet de cette porte d'entrée qui toujours reste close. La flamme de son regard s'est éteinte dans la glace de la coiffeuse. Aonyōbō l'observe s'observer et, avec elle, la dame bleue attend.
De l'autre côté du miroir, une femme est assise. Une autre maîtresse triste s'est installée dans son image poussiéreuse. Elle mime ses gestes, toujours les mêmes, et renvoie avec application le reflet vacillant de sa vanité déformée. Le regard de la vieille femme glisse sur le miroir pour se loger, fébrile, dans le coin du cadre où il avait l'habitude d'apparaître. Toujours personne. Elle n'en finit pas de s'apprêter pour un homme qui ne viendra plus.
A sa mort, la créature du miroir a sombré dans l'anonymat des gens seuls. Elle n'est plus connue que sous le nom d'Aonyōbō. Le terme "nyōbō" désignait autrefois au Japon la dame de cour qu'elle était tandis que "ao" lui attribue la couleur bleue mais aussi la qualité inexpérimentée ou immature de son état. L'aristocrate japonaise a passé sa vie à attendre, recluse du monde extérieur, cachée derrière des écrans peints. Dans sa résidence personnelle, elle n'a cessé de se languir de celui qui, par un beau mariage, aurait pu la libérer de sa prison dorée en lui offrant un amour et un statut dignes de son rang. Mais l'homme n'est pas venu et Aonyōbō ne s'est jamais mariée. Par delà la mort, elle ne s'est pas résignée et gardant l'espoir de sa visite, elle continue de l'attendre encore et toujours.
Aonyōbō s'est figée dans sa forme la plus attrayante pour revêtir, dans le monde des vivants, l'aspect d'une femme propre à inspirer le désir d'un homme. Bien sûr, ses canons de beauté sont ceux de la cour de l'Epoque Heian (794-1185) et diffèrent quelque peu des standards occidentaux promulgués par les magazines de mode qui font loi aujourd'hui.
Ses cheveux sont singulièrement longs et tombent dans son dos comme un long drap noir soyeux de tresses mesurant près de sept mètres. Son visage et son cou sont enduits d'une épaisse poudre de riz qui lui donne l'apparence d'une poupée d'albâtre. Pour renforcer cette impression, elle a rasé ses sourcils et s'en est dessiné de nouveaux, très haut sur le front, à l'aide d'une poudre noire qu'elle applique avec son pouce. Mais la touche de maquillage qui, de nos jours, ferait même hésiter le plus gothique des séducteurs est très certainement le noircissement de ses dents. En effet, en contraste avec leur peau blanchie, les femmes de Heian avaient opté pour le noir afin d'éviter que la coloration naturelle de leurs dents n'apparaisse jaune et pouvaient ainsi se targuer d'avoir un sourire assorti à leur chevelure. Teindre ses dents en noir était donc, à cette époque, l'apanage raffiné des Beautés de la cour impériale du Japon dont Aonyōbō faisait partie.
Par leur extrême sophistication, les vêtements d'Aonyōbō témoignent de la noblesse du sang qui coulait jadis dans ses veines. La splendeur de ses robes superposées ne craint l'éclat d'aucune étoile, à l'exception du soleil d'été, en supposant que la dame bleue soit encore sujette à la chaleur. Elle porte le juni-hito ou "douze couches", bien que plus d'une vingtaine de robes semblent composer sa tenue. La couche la plus proche de sa peau que l'on n'aperçoit qu'à l'encolure, le kosode, est rouge. Puis vient la première robe que l'on distingue plus facilement, le hitoe, faite d'un simple tissu de soie uni de couleur vert olive. Se succèdent ensuite d'innombrables robes de soie ou uchigi, aux décorations peintes élaborées et ornées de brocart que couronne la couche supérieure, le uwagi. Joyau de sa garde-robe, cette pièce unique est faite de la plus lisse et de la plus belle soie sur laquelle est représentée une scène bucolique dont les détails finement ouvragés ne peuvent être appréhendés d'un seul regard et dont les couleurs s'embrasent à la lumière comme un millier de feuilles d'érable miniatures par une fin d'après-midi d'automne.
La femme aux cheveux blancs, quant à elle, n'a pu retenir sa jeunesse et à l'instar de l'homme de sa vie, sa beauté l'a abandonnée.
Ses cheveux ont blanchi d'un blanc sale et se raréfient à mesure que sa brosse usée se renfloue de poils trop longs. Les artifices du maquillage ont cessé de magnifier son visage et accentuent les marques de son vieillissement. Si la peau de porcelaine d'Aonyōbō n'a pas pris une ride, la sienne ressemble à la feuille d'un origami complexe que l'on aurait déplié. Elle a vieilli pour deux. Aux coins des yeux et le long de ses joues, de fins sillons ont creusé sa peau, vestiges des lits d'une rivière de larmes qui s'est tarie depuis longtemps. Sa bouche, en manque de baisers, se craquelle sous le rouge à lèvres. Ses dents sont plus blanches que ses cheveux mais elles sont fausses, comme l'est son sourire. La finesse de ses traits, la douceur de sa peau, la perfection de son corps qui faisaient sa fierté et son succès auprès de ses clients ne sont plus qu'un souvenir flou dans sa tasse de thé. Elle n'est plus que la tisane du mot courtisane.
Vêtue d'un peignoir aux couleurs passées qu'elle ne quitte plus, elle a renoncé à s'habiller. Elle ne sort plus, de toute façon. Son univers est contenu entre les murs de ce petit meublé qu'il lui avait trouvé. "Ce sera plus pratique pour recevoir et tout ça," lui avait-il dit. Pour recevoir, elle reçut. C'était le prix à payer, elle le savait. Pour lui, elle a tout accepté : le défilé permanent des clients dans son lit, le confinement dans ce petit appartement, le partage de son corps et l'écartèlement de son âme. Elle renonça à ses rêves de petite fille et les revendit aux plus offrants pour le compte de son prince marchand. Elle monnaya ses plus belles années à une foule d'étrangers pour quelques moments passés avec le seul homme qu'elle désirait vraiment, son amour, son proxénète. Des instants trop courts, à son goût. Puis trop rares. Puis il ne vint plus.
Pour meubler sa solitude, de nombreux animaux domestiques ont partagé son existence qui compte à peu près autant de chats que d'avortements. A présent, elle n'a plus la force d'aimer quelque chose qui mourra avant elle. Elle attend, avec pour unique compagnie son reflet dans le miroir de la coiffeuse, Aonyōbō.
Face à face, la femme aux cheveux blancs et la dame aux dents noires répètent les gestes rituels et ancestraux de la toilette, prémisses d'un rendez-vous galant plein de promesses. Mais soudain, le geste d'Aonyōbō se désolidarise du sien ; elle se lève et quitte le cadre du miroir, n'offrant plus au regard que l'intérieur d'un vieux palais impérial en ruines. La vieille femme sait que l'heure est venue. Elle se remémore, avec l'esquisse d'un sourire, le conseil que lui donna son père lorsqu'elle quitta la maison familiale : "Quand une porte se ferme, une fenêtre s'ouvre."
Elle lance un dernier regard vers la porte d'entrée ; nul homme ne s'y tient. Elle se lève alors lentement à son tour et se dirige vers la fenêtre qu'elle ouvre d'un coup sec. Le vent frais du soir s'engouffre dans la pièce et balaie l'odeur rance de l'appartement qui a suivi le parfum de sa propre déchéance. Comme pour confirmer cette osmose odorante qui ne s'impose à elle que maintenant, elle entrebâille sa chemise de nuit et respire les effluves de ce corps qu'elle avait oublié. Son odeur lui rappelle celle des cheveux mouillés de personnes âgées après la pluie, qui la poussait hier à sauter du bus. Cette fois, il lui faudra sauter de plus haut. Elle se penche par-dessus le rebord et observe la rue parsemée de gens pressés, impatients de rentrer chez eux et de retrouver, sans doute, quelqu'un qui les attend. Il faudra une heure, tout au plus, pour que la rue se vide de ses passants. Elle n'a pas l'intention de se jeter dans les bras du premier inconnu, elle ne veut pas de témoin pour son ultime rendez-vous. Aonyōbō n'est plus qu'une ombre sur le carreau mat de la fenêtre. Elle ferme les yeux et se laisse bercer par les bruits de la ville.
Pour quelques minutes de plus, l'attente lui semble douce. Et à nouveau, elle se sent femme.
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