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Par Michel Freret le 01/02/2012 | Réagir | Envoyer | Imprimer | La vie de famille, vous connaissez ?
Ce n'était vraiment pas mon jour ! 
Pour ceux qui ne me connaissent pas encore, je m'appelle Michel Fréret-Roy, je suis horloger et joaillier, créateur indépendant de montres et de bijoux, et ma boutique se situe exactement entre la Place Vendôme et la Rue de la Paix à Paris, en plein cœur du quartier historique de la haute joaillerie française...

Prologue
Cette seconde semaine du mois de septembre 2011 avait pourtant bien commencé. Le lundi 5, un charmant couple Japonais entre deux âges était venu acquérir une magnifique Ebel Beluga Tonneau sertie de diamants très blancs et très purs, et le mercredi 7, un Brésilien à peine quadragénaire, sympathique et volubile, avait craqué pour une Vulcain « Obama », la « Montre du Président ! En bref, après un premier semestre où les touristes s'étaient faits rares et timides , après une trêve estivale bien méritée, cette rentrée démarrait en fanfare !
Acte 1 : Reconnaissance (durée : environ 45 minutes)
Le jeudi 8 en début d'après-midi, un visiteur étranger pousse ma porte à son tour. Jeune, entre 21 et 25 ans, taille moyenne 1,73 mètre environ, mince, peau bronzée par le soleil de plusieurs étés, cheveux noirs assez courts, barbe de cinq jours en collier, yeux sombres, vêtu d'un costume pseudo tendance, d'une chemise blanche agrémentée d'une cravate noire filiforme retenue par une pince à cravate un peu baroque et chaussé de chaussures noires, pointues... A priori, rien d'anormal. Un peu trop « habillé » sans doute, pour un vacancier. C'est sans doute le détail qui cloche...

Jovial, il commence à regarder mes vitrines, et spontanément, s'adresse à moi d'une voix chantante et rocailleuse, en espagnol... Pourquoi en espagnol me suis-je demandé, alors qu'à Paris, la langue officielle reste encore le français ? La plupart des touristes, quand ils ne parlent pas notre langue, s'essaient à quelques mots dans notre idiome et me demandent « parlez-vous anglais ? », parfois avec un accent à couper au couteau, mais ils ne s'adressent pas directement à moi dans une langue étrangère quelle qu'elle soit, ou du moins, c'est rare.

Cet homme se veut chaleureux, familier (trop ?), cavalier plutôt, bavard aussi... Un accent indéfinissable qu'il prétend être de Séville. Mais plus je l'écoute, moins je reconnais l'accent andalou. J'ai vécu en Espagne dans les années 1990, et franchement, s'il est de Séville, moi je suis de Marseille ! Familiarité excessive, accent bizarre... Il se sent trop chez lui. Le doute envahit mon esprit, et quelque chose me dérange, me paraît anormal, inquiétant ? Pas encore. Mais je me sens mal à l'aise avec ce personnage, sans pouvoir définir ce qui me dérange vraiment. Faut-il pour autant le mettre dehors, le prier de sortir ? Aux aguets, mon sixième sens est en éveil. Je m'approche de ma boîte Puiforcat - héritage de mon défunt père qui l'avait reçue en cadeau à l'occasion de sa Légion d'Honneur - posée sur mon bureau, elle renferme divers accessoires utiles, à commencer par mon bip anti-intrusion que je glisse dans la poche gauche de mon pantalon. On ne sait jamais.

Il commence à me parler de montres, bien sûr. De quoi d'autre ? Me dit que sa femme est avec ses parents, dans une boutique de la Place Vendôme en train de regarder, essayer des colliers... Me parle de prix vertigineux, noie le poisson, me dit que lui « préfère les  choses  plus originales, moins commerciales »... Bref, qu'il aime ma vitrine et ce que je fais ou vends ! Bon, ce n'est pas une exception, puisque la plupart de mes clients sont ainsi, cherchent autre chose que ce que l'on trouve chez le voisin ! C'est mon credo, la différence.

Il me demande de voir des montres en acier d'abord, puis en or ! « C'est mieux l'or, non, ça a plus de valeur, non » ? Et, sur ce, le gérant de ma société de télésurveillance pousse ma porte à l'improviste, pressé, stationné n'importe où (comme d'habitude) et je lui suggère aussitôt d'aller se garer, car j'ai des choses à lui dire... En fait, je ne « sens » vraiment pas mon visiteur, et mon ami Rui (c'est son prénom) comprend que sa présence me serait agréable, voire utile !

S'en suit une conversation de café du commerce surréaliste, notre visiteur ayant une notion assez étrange des contacts humains, de la pluie et du beau temps... Et soudain, à cours de vocabulaire peut-être, il se lève et sort de la boutique. Rui et moi évoquons alors le cas de ce curieux personnage, dont le comportement étrange ne nous a inspiré ni l'un ni l'autre. Je conviens qu'il me faut être vigilant s'il revient me voir dans l'après-midi qui ne fait que commencer.
 
Acte 2 : Estimation (durée environ 45 minutes)
Et il revient, en fin d'après-midi, il est environ 18 heures lorsqu'il sonne de nouveau à ma porte. Calme, posé, détendu, il m'explique qu'il avait dû rejoindre ses proches plus tôt dans l'après-midi et me demande à revoir les modèles qui l'intéressent. Toujours très attentif, encore aux aguets, je sors alors deux montres de mes vitrines, les lui présente de nouveau, un peu las il est vrai de ses tergiversations. Il le sent probablement puisqu'il me demande alors de noter sur les catalogues Cyclos et Maurice Lacroix, les deux ou trois modèles qu'il a retenus et qu'il voudrait montrer à sa femme et à ses parents, qu'il n'a pu entraîner jusqu'ici. Toujours attentif à ses faits et gestes, je note donc références et prix et lui remets les documents. Il prend alors congé de moi, me promettant de revenir le lendemain. Je l'informe que je n'ouvre pas avant 11h30 et lui suggère de ne pas se présenter plus tôt.
 
Acte 3 : Préméditation (durée environ 20 minutes)
Le lendemain matin, vendredi 9 septembre à 11h 45, tout sourire, mon étrange client se présente pour la troisième fois à ma porte. La boutique est prête à l'accueillir, coffres fermés, vitrines sécurisées, je lui ouvre sans juger nécessaire de remettre la veste de mon costume estival, mais en ayant pris soin de glisser mon bip anti-intrusion dans la poche gauche de mon pantalon. Lui est vêtu d'un costume toujours aussi sombre, fil à fil anthracite bleuté, d'une chemise unie claire et d'une autre cravate toujours filiforme retenue par la même pince baroque, ses chaussures pointues sont cette fois d'un gris soutenu... Si le style reste le même, il a pris soin de ne pas porter les mêmes vêtements que la veille.

Toujours convivial, il m'explique que sa femme n'aime pas le modèle sur lequel il avait jeté son dévolu, « Le Chronographe Manufacture Maurice Lacroix en or rose 18kt »... Il me demande donc de revoir les autres modèles. Je sors les montres au compte-gouttes, les replaçant autant que faire se peut dans les vitrines au fur et à mesure... J'essaie de ne pas montrer que mes sens sont toujours en éveil, car il a beau essayer d'être « agréable », je ne me sens toujours pas en confiance avec lui, quelque chose d'imperceptible me dérange encore et toujours, surtout lorsqu'il me dit ex abrupto qu'il veut revoir TOUS les modèles en or ! Je lui réponds que seuls les cadrans changent et qu'il doit d'abord me préciser quelle couleur de cadran a sa préférence, ensuite nous verrons... Bien sûr, je ne sors aucune autre montre que celles qu'il a sous les yeux, j'en élimine même une afin de réduire encore le choix !
 
Acte 4 : Action (durée environ 5 minutes)
Nous nous sommes assis, l'un en face de l'autre, à la première table, la plus en vue, la plus proche de la porte et de la vitrine extérieure. Il passe à son poignet gauche l'une des montres, et pose la seconde sur son poignet droit, l'attache, se lève, croise les bras, se regarde, fait le beau, montres aux poignets, devant le grand miroir de l'alcôve qui surplombe la table où je suis encore assis. Et là, j'avoue, j'ai une demi-seconde d'inattention ! Eh oui, il me fatigue à la longue ! Cet infime moment lui suffit pour se jeter sur moi, un couteau à lame très courte ou plutôt scalpel au manche en ivoire ou plastique blanc dans la main droite, il me prend par derrière, son bras droit passe dans mon dos et se replie sur mon cou, il pose son couteau sur ma gorge, me parlant mi-espagnol mi-français !

L'action a été très rapide et ma réaction l'est encore plus ! Là, en ce même instant, je me dis « Et merde ! Je le savais ! » En une fraction de seconde, j'empoigne aussitôt sa main qui tient le couteau, et l'éloigne de ma gorge !
 
Il ne s'y attendait pas - moi non plus d'ailleurs - et s'engage alors un combat violent dont je ne saurais dire au juste la durée! Deux ou trois minutes je pense, au moins, qui m'ont paru bien longues. Et pourtant mon esprit prend le temps de vagabonder... Plus vite encore que le temps de l'écrire ici... Je me parle à moi-même alors que je tiens la main, la retiens, l'éloigne, me bats...

« Mais qu'est-ce qui t'a pris d'attraper cette main et ce couteau, tu es devenu fou, suicidaire ? Tu en as donc marre de vivre ? Non, pas tant que cela !  Mais il est beaucoup trop près ce couteau ! Qu'est-ce que cela peut bien faire de se faire trancher la gorge ? Aïe ! Mais il m'a coupé ce sale con! Est-ce que cela fait mal ? Non, je ne sens rien ! Je vais souffrir si je me vide de mon sang ? ça fait quoi de sentir mon sang couler, s'écouler ? Une chanson de Neil Diamond, Morningside, me traverse l'esprit, très fugacement (écoutez-la, vous saurez pourquoi), je vois mes parents qui me disent : « Ah non, pas maintenant ! C'est trop tôt ! ». Je vois les visages de ma femme, de mes enfants, de certains proches ou très proches qui défilent comme un diaporama ensorcelé qui se serait emballé, je me demande ce que cela peut bien faire de mourir, si j'aurai mal ? Alors que le couteau tente une nouvelle approche, je me demande si on va pleurer ma mort ! Vais-je vraiment manquer à quelqu'un ? Mes pensées se bousculent dans ma tête alors que je me bats avec mon agresseur ! Et l'action l'emporte, il me parle, perturbe le cours de mes élucubrations...
 
De mes deux mains, je tente de repousser le couteau qui n'est toujours pas bien loin de ma carotide et mon agresseur enrage que je lui résiste ! Et il le dit ! Il me traite de « cabron » me dit qu'il va me trancher la gorge si je ne le laisse pas partir avec les montres ! Il me pousse violemment, me fait tomber au sol, au pied du lourd tabouret sur lequel j'étais assis. Dans le feu de l'action, je tiens toujours la main et le couteau et je lui réponds tout de go « Va t'en ! La policia va a llegar ! Va t'en ! La police va arriver ! » Il réussit à me faire une estafilade au cou ! A minima fort heureusement car je réussis à éloigner sa main et le couteau de mon cou ! Nous sommes en fait juste derrière ma vitrine extérieure, sur le parquet, entre vitrine et table, n'importe qui à cette heure d'affluence serait susceptible de nous voir si nous n'étions couchés sur le sol, mon agresseur m'écrase de tout son poids en essayant d'atteindre ma carotide, son genou dans mes côtes, je fais mon possible pour éloigner de mes deux mains cette lame de moi ! Il m'écrase les côtes et j'essaie de replier ma jambe afin de le repousser, mais rien à faire, je ne suis pas Mimie Mathy (pardon Mimie, j'ai beaucoup de respect et d'admiration pour vous !) mes jambes sont trop longues et je ne peux m'en servir dans cet espace confiné, je tente de lui casser le poignet en le tordant de toutes mes forces, mais rien à faire, le poignet tient le coup ! C'est solide un poignet ! S'en suit un combat surréaliste, que l'on croirait tiré d'un film noir, où les moulinets qu'il fait pour me frapper avec son couteau ont laissé des balafres sur les parois de wengé de la boutique qui compte sept entailles, plus nombreuses, heureusement, que celles laissées sur mon cou ! Soudain, j'ai un instant de faiblesse et la lame se pose de nouveau sur mon cou, nouvelle estafilade, sur moi cette fois ! Il me dit « je vais te tuer, te trancher la gorge si tu ne me donnes pas la clé pour sortir avec les montres ! » Je lui réponds « OK OK, STOP ! » Je glisse ma main droite dans la poche droite de mon pantalon pour y attraper le « bip » d'ouverture de porte, tout en maintenant de ma main gauche celle qui tient le couteau! Je glisse mon « bip » dans sa main, au dessus de ma gorge, et reprends aussitôt possession des deux mains de mon agresseur qui ne m'a pas lâché non plus ! Bien qu'il ait le bip entre les mains, nous n'avons pas bougé. Je ne le lâche pas, puisqu'il n'a pas desserré son étreinte ! Et comme il ne me lâche pas, continuant à me menacer, je pense « si je le lâche, il me tranche la gorge! » Je me dis alors qu'il est temps de faire quelque chose, contre-attaquer, et ayant repris possession de mes moyens grâce à cet intermède, je repousse avec force la main qui me menace et en même temps, je donne un énorme coup de pied dans mon meuble bas, sous la vitrine extérieure, ce qui me propulse 1,50 mètre plus loin, sous ma table !

L'effet de surprise a joué à plein, la vigueur de mon action a fait lâcher prise à mon agresseur qui se relève aussitôt, ouvre la porte, saisit au vol (c'est le cas de le dire) deux montres sur la table et s'enfuit à toutes jambes...
 
Epilogue :
Je me relève groggy et ensanglanté, mon téléphone est tombé sur le sol, je sors sur le seuil de la porte et demande à quelques jeunes femmes surprises et apeurées qui passaient par là d'appeler la police, étant passablement incapable de le faire moi-même. La police, que je remercie pour son professionnalisme et sa réactivité est là très vite, puis les pompiers, plus de peur que de mal, hormis mon look « baroudeur ensanglanté » qui serait plus à sa place dans un film policier que dans la vraie vie. Mais parfois, trop souvent même ces derniers temps, elles se rejoignent.

Une amie qui passe par là me voit dans cet état, je fais une pirouette pour la rassurer ! Ma femme arrive un peu plus tard - je l'ai appelée lui demandant de m'amener une chemise propre - elle me voit dans le même état, un filet de sang dans l'ouverture de ma chemise, un pansement imposant dans le cou... Un ange passe...

La suite, est une affaire de police, comme dans les Experts ! Je sacrifie ma chemise (et pourtant j'y tenais ... !) qui permettra d'identifier l'ADN de l'agresseur.
Morale de l'histoire :
Il faut suivre son instinct! J'aurais dû le virer de la boutique... Mais cela pose d'autres questions... le « délit de sale g... », la discrimination, que sais-je encore ?

Bilan : deux coupures superficielles au cou, et une bonne dizaine d'hématomes et bleus divers, une côte fêlée... et quatre montres en or volées... J'ai décidé d'écrire le récit de cette nouvelle aventure... Exorciser la chose me parait être ma méthode pour éviter cette paranoïa envahissante! Mieux qu'un psy, je crois.

Aujourd'hui ça va mieux... Mes muscles se sont relâchés, au bout de quelques jours, pendant 48 heures j'étais en béton, et j'avais mal partout, surtout la côte fêlée ! J'avais l'impression qu'un sabre me traversait ! La paranoïa a faibli dans les semaines suivantes, mais pas immédiatement, il a bien fallu deux mois...

La vraie question est : comment se prémunir d'une telle agression ? D'autant qu'elles se multiplient. Avant d'ouvrir ma porte, je regarde à deux fois, mes sens sont en éveil permanent, c'est assez fatigant parfois. Il m'est arrivé à plusieurs reprises de ne pas ouvrir ma porte. Je ne le sentais pas. Ce matin encore, lundi 5 décembre 2011, alors que j'achève la rédaction de ce récit, un homme jeune a sonné à ma porte. Il était arrivé sans même regarder les vitrines, traversant la rue rapidement, sonnant deux fois, un papier à la main. Moment d'effroi en le regardant, vraiment, je ne le sentais pas. Je lui ai fait vaguement signe que « non, je n'étais pas là pour lui », et ne lui ai pas ouvert, me rendant délibérément au fond de ma boutique, pour reprendre mon écriture.

Que ferai-je la prochaine fois ? Je n'en sais rien ! Je réagis toujours « au feeling » ! Imprévisible et insurmontable... Je ne sais pas capituler, ou pour le moins sans combattre !
Merci à Fabien pour sa participation à cette reconstitution.
Texte Michel FRERET
Photos Julien PEPY


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