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Par Fanny Lasserre / Gisèle Didi le 01/02/2010 | Réagir | Envoyer | Imprimer
[A] Daniel Clarke
[B] Mouchy
Scènes de vies poétiques




Dans le froid d'un atelier, la peinture coule ; sur un mur, une grande toile, bleu pâle, le ciel et la mer dilués dans un même espace, vaste, sans horizon et des silhouettes qui prennent vie, ébauche d'une histoire dont on ne connaît pas encore les tenants et les aboutissants. Daniel Clarke pose le problème de l'histoire narrative au cœur de l'œuvre : « si on a envie de raconter quelque chose, comment rester suffisamment ouvert pour ne pas raconter tout d'un coup ? Je préfère rester flou au niveau des postures, des gestes pour essayer d'évoquer plutôt que de montrer. J'ai enlevé tous mes petits pinceaux pour rester imprécis. Je cherche, je suis toujours sur ce fil : savoir à quel moment je m'arrête dans le tableau, si je pousse plus loin ou pas... ».

Cette interrogation, cette imprécision installent la poétique mélancolique de l'univers pictural de Clarke. Il y a le désir de dire et de retenir mais aussi l'envie de laisser le regard libre : « je ne veux pas prêcher quoi que ce soit, ça me fait peur ».
Daniel Clarke, Américain de parents irlandais, commence par faire des études d'économie puis bifurque vers le dessin et la peinture par un concours de circonstances et de rencontres. Arrivé en France en 1993, pour suivre la femme qu'il aime, il est gardien au Musée d'Orsay, travaille dans quelques imprimeries comme l'Atelier Maeght et l'Atelier Morlot, se découvre et s'interroge, longue expérience post-universitaire pendant laquelle le dessin prend place.

Son professeur de peinture, élève de Nathan Oliveira, issu du mouvement figuratif californien Bay Area aux côtés de Diebenkorn, Bischoff, Park... et une exposition de sept peintres figuratifs anglais - Bacon, Auerbach, Coldstream, Andrews, Freud, Uglow, et Spencer au British Museum de Yale, confirment sa voie et ses influences : « je voulais et je continue de vouloir exister entre ces deux mondes ». Ensuite c'est la découverte des impressionnistes : Cézanne, Corot... Les paysages et les natures mortes le fascinent : « je prenais le RER, je descendais à Dourdan, j'allais dans la forêt et je peignais. Quand il faisait trop froid, je peignais des natures mortes à la maison ».

Mais lorsqu'il se trouve obligé de défendre son travail, Daniel Clarke se rend compte que la composition, l'équilibre, les couleurs et les textures restent trop formelles et qu'il y manque l'essentiel : un peu de lui-même au cœur de son œuvre. « J'ai remis tout à plat, j'ai arrêté de peindre, j'ai continué juste à dessiner pendant deux ans. »

C'est pour lui la racine : « si je pouvais exister rien qu'en dessinant... le dessin c'est la magie, ce rapport avec le papier que je n'ai pas encore avec la peinture, la réponse est plus instinctive ».
En 2001, il commence à faire des tableaux plus aboutis et essaie d'exister en tant qu'artiste. Ce sont ses amis, sa famille qui commencent à rentrer dans ses toiles, très naturellement. « Je suis devenu père et j'ai aimé peindre mes enfants. J'étais fasciné par eux. » Flash back, Daniel Clarke regarde les œuvres qu'il regardait en tant qu'élève et retrouve une filliation avec ces peintres de Californie, proximité de la matière, de la composition, du traitement de la figure non pas en tant que portrait mais en tant qu'élément. S'installe alors une certaine notion narrative : « c'est partiellement autobiographique. Comment raconter à ces deux personnes que sont mes enfants, le monde dans lequel on vit ? Mais j'ai eu besoin de m'en éloigner car je trouvais ça trop autobiographique, trop présent, et je cherche aujourd'hui à utiliser les figures moins comme une personne ou une pose qui évoque quelque chose en particulier que comme élément pictural ».

Daniel Clarke va jusqu'à se demander si les personnages vont finalement disparaître : « je crois que c'est un processus qui va prendre du temps mais je vais tendre vers l'abstrait. Ça me fait un peu peur mais soit le narratif redevient important et reprend sa place soit il disparaît complètement ».

Les silhouettes déjà se détournent. De dos, de trois quarts, leurs regards se perdent, contemplatifs et c'est par une porte laissée entrouverte que l'on déchiffre l'émotion à peine rendue visible, très justement évoquée, à la merci de notre imagination et d'une histoire que l'on fera sienne. Un visage de face l'ennuie : « je trouve ça très plat et statique, ça évoque une notion de portrait que je ne veux pas. Je trouve que dès qu'il y a une inclinaison de tête, c'est plus dynamique à dessiner et l'intérêt est là. Je vais peut-être travailler avec un modèle pour m'approcher de la figure, pour pouvoir passer une semaine à travailler sur un coude, une tournure de tête... ». Là est le paradoxe de Daniel Clarke. Tendre vers l'abstraction mais d'abord chercher encore le geste juste pour décrire avec plus d'intuition et de liberté le mouvement, l'indescriptible qui se trame en chacun de nous et qui affleure dans ses toiles. Profonde surface, les coulures comme les larmes d'une infinie mélancolie. Peu de structure théorique, intellectuelle précise-t-il cependant. C'est lorsqu'il peint de manière intuitive que Daniel Clarke sent le mieux son trait, lorsqu'il recommence, lorsqu'il tarde à mettre un point final à son tableau. Arrêter l'histoire est une affaire compliquée pour cet homme qui raconte sa vie et la rêve parfois...

Dreaming in technicolour, titre une sculpture particulièrement émouvante ou lorsque l'enfant veut retourner au commencement. N'est-ce pas la quête de Daniel Clarke, de retrouver cette histoire, ce souvenir d'enfance lorsque le temps marque une pause, lorsque des instantanés de vie s'impriment à nos dépens dans le cœur caché de nos mémoires ?

C'est à propos, que la première sculpture de Daniel Clarke prend forme en 2005, au centre culturel irlandais lors d'une exposition sur ses racines ! « J'ai fait un enfant en bois peint au milieu d'une quinzaine de trèfles dont les socles en fer étaient dissimulés dans les graviers de la cour. »






Contemplatif et rêveur dans un espace-temps ambigu, Daniel Clarke, comme dirait la psychanalyse, associe librement : « dans ma tête c'est souvent comme ça, je vois quelqu'un qui me fait penser à quelque chose qui me fait penser à autre chose et cette spirale est pour moi claire et possible à déchiffrer dans un tableau ».

Pour l'avenir, Daniel fait un vœu : « j'aimerais beaucoup que mon travail soit un peu moins autobiographique et précieux, que les choses soient un peu plus corsées, non pas en ce qui concerne le sujet mais dans son traitement. Ça va prendre du temps, mais c'est le chemin que je veux prendre ».
J'ai passé une nuit entre la couleur et le papier
Jusqu'au 15 février 2010

Galerie Françoise Besson
10, rue de Crimée - 69001 Lyon
www.francoisebesson.com

Salon du Dessin Contemporain
Du 25 au 28 mars 2010
Carrousel du Louvre, Paris

Foire d'art contemporain de Karlsruhe
Du 4 au 7 mars 2010, Allemagne
[B] Mouchy
Texte Fanny LASSERRE
Portraits Gisèle DIDI


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