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Par Jean-Pierre Maurel le 14/10/2011 | Réagir | Envoyer | Imprimer | Nous avons tous des fantasmes, pas vous ?
Deux hommes deux femmes 
Il y a peu, un grand (très grand) ami me tend une boîte cartonnée qu'il a découverte dans sa cave, en triant des affaires. La boîte faisait partie d'un lot de divers papiers, dans un carton venu d'ailleurs... ne cherchez pas de code de traçabilité, imaginez... un carton qui passe de main en main, de vide-grenier en marché aux puces, avec sa destination provisoirement finale entre les mains de mon ami.

- Tiens ! me dit-il, rentre chez toi et ouvre-la.

Assis à mon bureau, j'examine la boîte cartonnée, d'un orange doucement passé, format 9x14. Agfa Brovira en belles lettres sur le bas du couvercle, et la mention « N'ouvrir qu'en chambre noire ». A l'origine donc, boîte de papier photo vierge pour tirage.
 
Je l'ouvre. En tombent quinze, vingt photos noir et blanc. Deux hommes, deux femmes, photos d'amateur. Visiblement développées puis tirées par les soins malhabiles de l'un des personnages. Car il ne s'agit pas de photos de famille. Pas exactement... Les étalant sur mon bureau et jouant à changer leur disposition, c'est un récit que je découvre. Un récit de séduction. Années 60 sans doute...Une sensualité diffuse, pas morte, capable de parfumer encore l'air ambiant de ma chambre pas noire. J'essaie de mettre un ordre chronologique... Cette photo : deux couples heureux en voyage... Et cette rue d'une ville de province, cet hôtel Saint-Pierre au premier plan. Leur hôtel peut-être. Deux chambres louées. Ils sont revenus du restaurant. Ils ont bu. Ils sont dans leurs chambres respectives. Mais non... cette image qui m'enchante : la jeune femme brune est agenouillée sur le grand lit, penchée en avant, robe claire remontée sur ses cuisses. Face à elle, agenouillés sur le sol, en appui sur le bord du matelas, les deux hommes, admiratifs, jouisseurs de beauté et d'élan désirant...Echange de regards où tout passe, avec le frémissement d'une audace toute neuve. Et si... Oui, ils essaieront, dans diverses configurations, divers élans, des retenues, des pudeurs qui cèdent, à deux, à trois, à quatre, une aventure aux limites. Les voyageurs s'emmêlent, encore habillés et qui pourtant laissent échapper quelque dessous intime, quelque promesse de corps bientôt nus. Naissance, consommation, flamboiement d'une ivresse interdite et goûteuse, et bientôt souffle sur l'ensemble des photos un vent de liberté...
 
Quelques photos noir et blanc. Le récit d'une aventure du désir. Quadruple désir de circonstance, à la faveur d'un ambigu voyage ? Peut-être. Sans doute. Mais la circonstance s'est muée en éternité par la magie de la photographie (et le désir de l'un des personnages, qui a pris en photo). Que disait donc sur la photographie le philosophe italien Giorgio Agamben ? Que toute photo est prise dans le temps du Jugement dernier. Le moindre geste que saisit une photo résume à jamais l'identité, l'être de la personne photographiée. Il citait à l'appui la toute première photo de l'histoire, un daguerréotype pris par Daguerre de la fenêtre de son bureau, sur le boulevard de l'Opéra. A cause du temps de pause, on y voit une foule nombreuse et indistincte, mais au milieu de toutes ces silhouettes floues, un visage, parfaitement clair, celui d'un personnage qui ne bouge pas parce qu'un cireur s'occupe activement de ses bottes sur le trottoir. « La foule indistincte, dit Agamben, est celle du Jugement dernier, sauf un visage, parfaitement net, précisément parce que le Jugement dernier vaut successivement pour chacun d'entre nous. » Personne ne sera laissé de côté. Le plus parfait inconnu est sauvé de l'oubli. Agamben insiste en disant que même la photo d'un événement le plus actuel, dès qu'elle est tirée, visible, ne renvoie plus au temps anecdotique de l'histoire mais rentre dans le temps messianique.
 
Tout visage sur une photographie porte en lui-même une étrange exigence : celle d'être reconnu et ressuscité, tout visage photographié porte en lui son espoir de rédemption. Toutes ces remarques d'Agamben, si fines, me revenaient à l'esprit en regardant ce récit d'une chaleureuse sensualité : vous deux, Michèle et Martine (leurs prénoms figurent au dos des photos), et vous deux, les hommes sans prénoms, je vous ai tous reconnus.
Texte Jean-Pierre MAUREL


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