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La cigale qui danse
Madame la Directrice,

Bien que je ne me souvienne pas avoir commis une faute qui méritât une punition, vous m'avez fermement imposé de traiter, en matière de pensum, ou de défi, un sujet de dissertation à rendre dans une heure quarante-cinq (comme le temps passe, mon Dieu, je me revois, il y a dix minutes) :
Le rire dans l'art est-il une faute ?

J'ai voulu relever le gant. J'avais pensé illustrer ma problématique en produisant de l'inattaquable, du qui coule de source : du La Fontaine,

Vous savez : "eh bien, dansez maintenant !" Pauvre cigale, a-t-elle fait une faute en chantant tout l'été, presque toute sa vie? Elle chantait le soleil, la caresse du vent tiède de la Provence, l'amour peut-être d'un grillon entreprenant. Elle ne pensait à rien, elle ne réfléchissait pas, naïve, irresponsable, ne demandant rien à personne, agrémentant de son chant une nature généreuse. Elle riait. Elle vivait. C'est si bon, ces parfums de lavande et ces craquements de thym sec, ce gazouillis qui cesse quand le soleil brûlant offre la sieste à tous, ce farniente de rois distribué à chacun. Elle n'avait pas produit une tonne de CO2, elle n'avait pas joué le fric de la planète, elle n'avait envoyé personne à la mort pour une cause sans exception. Elle avait fauté: zéro production, zéro consommation, zéro prévoyance, zéro responsabilité. Oisiveté, la mère de tous les vices, tu nous tiens! Elle avait chanté. L'avant-dernier niveau dans la bassesse économique. Celui où se sont toujours vautrés avec un plaisir lubrique et une obstination diabolique les anti-croissance, les anarchistes, les untermenschen et les parasites... Pourquoi avant-dernier me direz-vous ? Pourquoi laisser encore une place pour une faute encore plus essentielle ? La réponse est dans ce bon M. de La Fontaine (qui n'était ni bon ni...).

"Eh bien, dansez maintenant !"

Notre cigale, paralysée de froid, ou plutôt de culpabilité, ne peut que tomber encore. Si elle ne peut plus chanter, ni manger, ni boire, n'oublions pas que loi naturelle ne fait pas de cadeaux, et qu'elle va payer sa faute de sa vie, mais qu'en attendant, elle connaîtra l'enfer : la danse.

Le chant ? La musique, passe encore. De grands compositeurs ont su domestiquer cette fille de joies et de peines pour en faire des chefs-d'œuvre de foi, des discours divins, des élévations de l'intemporel humain vers l'éternité de Dieu.

Tandis que la danse ! L'art du corps, du misérable corps, de ce fardeau qu'on est obligé de nourrir, de soigner, de cajoler et qui n'a que des instincts mauvais, des pulsions de faute, des envies de serpent. Danse, art de courtisanes, art fugitif, art toujours mis à l'index par les clercs et les rois. Art du diable, art de la faute qui pousse à la faute... Le dernier niveau, en un mot...

Ce que ne dit pas La Fontaine, c'est que, si la fourmi se drape dans sa responsabilité d'épargnante avisée (on ne doit pas se marrer tous les jours chez les Fourmis, et les coupes à champagne du service de mariage des arrière-grands-parents doivent être encore douze, et intactes) et ne rit que quand elle se brûle (et encore), la cigale, elle, elle se bidonne. Elle n'a pas envie de ressembler à la fourmi si triste, si prévisible, si cent-soixante-quatre trimestres, si comme ça en cas de malheur tout est prévu, si faut pas tout de même exagérer, des gens comme ça, moi je dis yaka. Puisqu'elle ne peut plus chanter because froidure fut venue, que ça caille putain qu'elle aurait jamais cru en août qu'on pouvait se les geler comme ça en décembre, elle va danser pour se réchauffer.

Ça la fait marrer la cigale que la fourmi lui ait finalement donné un super conseil. Donné sans rétribution, bénévolement, free... Et comme elle n'a peur de rien, la cigale (au point où elle en est, de toute façon, hein ?) elle s'élance sur la vaste scène, pleine des frimas de Noël (déjà, je me revois, il y a une heure, il faisait encore bon, bon...). Bien sûr ses membres sont malhabiles et ses muscles transis. Mais elle a tant chanté qu'elle a le rythme en elle, un condensé (con dansé ?) de tous les entrechats croisés des peuples de la terre, des bruits du vent et des alternances des nuages. Ses élytres sont morts et sa voix est éteinte. Mais son rire, chef-d'œuvre de sa vie, devient mouvement, enchaînement, cinématique infinie des membres et des pensées, philosophie ultime du rythme, maîtrise du temps et de l'espace. Saccade du plaisir et cascade de l'âme, contagion générale du bonheur d'être en vie.

Et finalement, la faute, c'est celle de madame Fourmi, drapée dans l'assurance de son épargne vaine, qui pour ne se priver de rien dans l'hiver, se prive de rire, de chanter, et d'aimer.
Texte NONO
Photo Gisèle DIDI


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