| Quand la terre tremble |
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Les autorités haïtiennes viennent d'annoncer 200 000 morts victimes du récent tremblement de terre qui a frappé l'île. Chaque tragédie humaine due à une catastrophe naturelle de grande ampleur (la précédente était le tsunami qui a frappé l'Océan Indien en décembre 2004), amène son cortège de mots, devenus presque rituels : « Pouvait-on prévoir ? Malédiction. Souffrance. Solidarité ».
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Ce qu'est un tremblement de terre, tout le monde le sait aujourd'hui peu ou prou. Deux plaques continentales qui se déplacent à des vitesses de l'ordre de quelques centimètres par an, se heurtent, frottent l'une contre l'autre, verticalement ou latéralement, accumulent des tensions de surface (les trente premiers kilomètres de profondeur), tensions qui finissent par se libérer périodiquement et brutalement, cassant les couches superficielles terrestres ou les envoyant rebondir...
On sait aussi que les grands tremblements de terre permettent aux sismologues et géologues d'analyser la structure profonde de la planète. Des capteurs disséminés sur toute la surface du globe analysent le voyage des ondes de choc à travers la terre. Les secousses sismiques les plus fortes envoient des ondes qui traversent le globe de part en part. De nombreux paramètres, dont les variations de vitesse et de puissance de l'onde, permettent d'inférer la nature des matériaux et leur état (solide, liquide, pâteux...).
Enfin, si les tsunamis peuvent être annoncés (c'est un défaut de surveillance humaine qui est à l'origine des 220 000 morts du tsunami indonésien), tous les efforts pour prédire les tremblements de terre échouent régulièrement. Il y a quelques années, le géologue Xavier Le Pichon avait éveillé quelque espoir en plongeant dans les grandes fosses sous-marines pour y mesurer les variations de pression des sources d'eau chaude issues des failles géologiques. En fait, on sait, par différentes méthodes, où vont avoir lieu les tremblements de terre dans une fourchette de temps de quelques années, alors qu'il faudrait réduire la fourchette à quinze jours ! Aucun espoir donc pour l'instant, si ce n'est l'observation attentive des comportements animaux...
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En France, le ReNaSS (Réseau National de Surveillance Sismique), est installé à Strasbourg. Tout citoyen peut y consulter la carte des tremblements de terre. Et constater, par exemple, que la terre tremble dans les Alpes de Haute-Provence. Fin janvier et début février, à Barcelonette, on enregistrait des tremblements de terre de magnitude 2.
Il y a quelque temps, j'avais rencontré son responsable, Michel Granet, dans son bureau bardé d'écrans reliés en temps réel à quelques importantes stations de surveillance dans le monde. Un mur était réservé aux stations françaises. Et Michel Granet me racontait qu'un jour, il observait, interloqué, le tracé fort étrange et atypique d'un tremblement que lui retransmettait une station du Périgord. Une courbe qu'il n'avait encore jamais vue dans sa carrière. En fait, la station venait d'enregistrer l'explosion de l'usine AZF à Toulouse.
La tragédie d'Haïti, elle, est d'origine naturelle. Pourtant, de vieux mots surgissent, dont celui de malédiction. Mais qu'est-ce qu'une malédiction ? L'exercice d'une justice immanente (les hommes ont fauté, ils en payent le prix ?) ou d'une justice transcendante (Dieu se venge, Dieu punit ?). Les mots n'ont guère changé au cours des siècles. Le premier novembre 1755, la terre tremble au Portugal. Avec le tsunami qui suit, c'est la prospère ville de Lisbonne qui disparaît, 25000 morts. Un chiffre énorme, des pertes plus grandes que celles de n'importe quelle bataille de l'époque, un chiffre et une tragédie qui, en ce siècle de raison où la religion du progrès fait rage, frappent et même terrorisent les imaginations. Voltaire pose la question du philosophe : Dieu existe-t-il ? Et s'il existe, est-il à ce point cruel et de quel droit ôte-t-il toute espérance ? Et comment certains philosophes peuvent-ils dirent que « tout est bien et nécessaire » en ce monde ?
C'est le sens du poème apocalyptique qu'il écrit sur « Le désastre de Lisbonne ». Rousseau répondra dans sa « Lettre sur la Providence », accusant Voltaire d'ôter lui-même l'espérance en un moment où tant de gens en ont besoin. « Toutes les subtilités de la métaphysique, écrit Rousseau, ne me font pas douter un seul instant de l'immortalité de l'âme et de la Providence bienfaisante. » Voltaire répondra plus tard par son fameux conte « Candide », dans lequel Rousseau verra une attaque contre sa personne. Entre les deux philosophes, c'est la rupture. Dans la critique féroce du « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », Voltaire vise d'ailleurs Leibniz, montrant bien par là qu'il n'a rien compris à sa philosophie, mais ceci est une autre histoire.
A peu de choses près, c'est le même vocabulaire qu'il y a deux siècles et demi qui revient sur le devant de la scène, réveillé par la soudaineté de l'événement, son ampleur, et le sentiment de totale impuissance qui l'accompagne.
Quand on relit le poème de Voltaire sur Lisbonne, nous frappent aujourd'hui les vers suivants : « Je désire humblement que ce gouffre enflammé de soufre et de salpêtre eût allumé ses feux dans le fond des déserts. » C'est vrai : un tremblement de terre dans une région désertique ne fait pas de victime. C'est donc à une véritable énigme que nous nous trouvons confrontés. Car on le sait ! On sait aujourd'hui que les risques de tremblement de terre sont très élevés sur les lignes de faille, les failles étant créées... justement, par les jointures des plaques continentales et leurs frottements.
Alors pourquoi tant d'humanité se rassemble-t-elle précisément sur les lignes de faille ? Alors que San Francisco attend d'une année à l'autre le grand tremblement de terre de la faille de San Andrea, tremblement déjà baptisé Big One, pourquoi y a-t-on construit le centre névralgique, technologique, informatique, économique des Etats-Unis, la Silicon Valley ?
Personne n'a de réponse à cette question. Si. Quelques anthropologues et préhistoriens. Ils disent que les failles constituent un « tropisme » profondément ancré dans le vieux cerveau de l'homme, celui qui gère les peurs et les réactions... de survie ! On ne se débarrasse pas de l'attirance pour les failles. Elles sauvaient la vie de nos ancêtres. Quand ils chassaient, c'est au fond de vallées fermées par des failles, des falaises, donc, ou des précipices, qu'ils rassemblaient le gibier qu'ils traquaient, pour pouvoir le tuer sans qu'il s'échappe, pour pouvoir manger. Et pour avoir un toit. Une grande partie des habitations humaines était troglodyte. Et où trouve-t-on les plus belles grottes sinon dans les falaises ? La nourriture et un toit comme abri, les deux choses vraiment nécessaires à l'homme, son obsession quotidienne depuis la nuit des temps.
Si l'explication est vraie, alors, il arrive que la nature nous fasse payer cher ce vieux et cher tropisme. En tout cas, l'explication a le mérite d'être plus plausible et plus... naturelle que celle d'une justice aveugle, divine ou immanente !
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Texte Jean-Pierre MAUREL Photos Gisèle DIDI |
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